19 juillet 2026 · Silvère C. · 9 min

Milliardaires : une fortune sur le papier, un train de vie mené à crédit

Fortune boursière non liquide, train de vie financé à crédit et gagé sur des actions : décryptage du mécanisme fiscal des milliardaires et de son coût climatique réel.

Milliardaires : une fortune sur le papier, un train de vie mené à crédit

TL;DR — La fortune des milliardaires n’est presque jamais du cash : c’est, pour l’essentiel, la valeur boursière théorique des actions qu’ils détiennent dans les entreprises qu’ils ont fondées ou dirigent. Pour financer jets privés, yachts et résidences sans vendre ces actions — et donc sans payer d’impôt sur la plus-value —, les plus fortunés empruntent massivement en mettant leur portefeuille en garantie : c’est la stratégie dite buy, borrow, die (« acheter, emprunter, mourir »). Résultat : un train de vie personnel déjà très polluant (jets, yachts) mais qui reste, selon Oxfam, presque négligeable face à l’empreinte carbone associée à leurs investissements eux-mêmes — environ 340 fois supérieure. Les données disponibles (Oxfam, World Inequality Lab) montrent que les inégalités de richesse se doublent d’inégalités carbone du même ordre de grandeur.


Une fortune qui n’existe, pour l’essentiel, que sur le papier

Quand Forbes ou Bloomberg annoncent que tel entrepreneur « vaut » 200 milliards de dollars, ce chiffre ne correspond presque jamais à un compte en banque. Il résulte d’un calcul simple : le nombre d’actions détenues dans une ou plusieurs entreprises, multiplié par leur dernier cours de Bourse connu. Cette valeur est réelle au sens où elle reflète un prix de marché à un instant donné, mais elle est théorique au sens où elle ne peut pas être encaissée telle quelle.

La raison est mécanique : la plupart des grandes fortunes sont concentrées dans une poignée de titres — souvent l’entreprise que la personne a fondée ou dirige. Vendre une fraction de ces actions ne pose pas de problème. Mais vendre une part significative d’un bloc aussi concentré ferait chuter le cours par le simple jeu de l’offre et de la demande : plus on vend, plus le prix baisse, et la valeur affichée de la fortune restante s’effondre avec lui. Une fortune de plusieurs dizaines de milliards de dollars ne peut donc, dans les faits, jamais être intégralement « liquidée » à sa valeur affichée — elle n’existe à ce niveau que tant qu’elle reste investie.

Conséquence directe pour notre sujet : on ne peut pas raisonnablement calculer ce que « coûterait » à la planète la dépense de la totalité d’une fortune milliardaire, puisque cette dépense est, par construction, une fiction économique. La question pertinente n’est donc pas « que se passerait-il si cette fortune était entièrement dépensée ? » — un scénario qui ne peut pas se produire — mais plutôt : comment cette fortune, qui reste investie, finance-t-elle malgré tout un train de vie bien réel ?

Le mécanisme du prêt gagé : emprunter plutôt que vendre

La réponse tient en une stratégie que les fiscalistes américains résument par une formule devenue célèbre : buy, borrow, die (« acheter, emprunter, mourir »). Le principe : plutôt que de vendre des actions — ce qui déclencherait immédiatement l’impôt sur la plus-value réalisée —, on emprunte auprès d’une banque en mettant ce même portefeuille d’actions en garantie (un mécanisme appelé securities-based lending, ou prêt gagé sur titres). L’argent emprunté n’est pas un revenu : il n’est donc pas imposable. Il permet de financer absolument tout — jet privé, yacht, résidences multiples, train de vie courant — sans jamais réaliser la plus-value.

L’enquête de ProPublica, publiée en 2021 à partir de documents fiscaux confidentiels de l’administration américaine, a permis de chiffrer ce mécanisme pour la première fois de façon précise. Entre 2014 et 2018, la fortune cumulée des 25 Américains les plus riches a progressé de 401 milliards de dollars, selon les estimations de Forbes. Sur la même période, ils ont payé collectivement 13,6 milliards de dollars d’impôt fédéral sur le revenu — soit un « taux d’imposition réel » de seulement 3,4 % rapporté à l’enrichissement effectif, très inférieur à celui d’un ménage salarié médian. Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, affiche sur cette période un taux d’imposition réel de 0,1 % et n’a payé aucun impôt fédéral sur le revenu au moins deux années durant ; Elon Musk affiche un taux de 3,27 % et n’a lui non plus rien payé en 2018.

Ce résultat n’a rien d’illégal : il découle simplement du fait que le droit fiscal américain — comme celui de la plupart des pays, y compris la France — n’impose une plus-value qu’au moment où elle est « réalisée », c’est-à-dire lors d’une vente. Tant que les actions ne sont pas vendues, leur appréciation n’est, fiscalement, qu’une potentialité. Le dernier étage du mécanisme achève de le rendre redoutablement efficace : au décès, dans le droit américain, la valeur des actifs transmis aux héritiers est réévaluée à leur cours du jour (le stepped-up basis, ou « base réévaluée au décès »), ce qui efface purement et simplement, pour l’héritier, l’impôt sur toute la plus-value accumulée du vivant du défunt. D’où le nom de la stratégie : on achète, on emprunte contre l’actif tant qu’on vit, et l’impôt sur la plus-value ne sera jamais dû.

Nuance importante : plusieurs économistes fiscaux rappellent que si le mécanisme existe bel et bien, les données disponibles suggèrent que la majorité des ultra-riches restent, en proportion de leur patrimoine, davantage épargnants qu’emprunteurs. Le buy, borrow, die est un levier réel et documenté, mais il ne faut pas en déduire que chaque milliardaire vit exclusivement à crédit.

Ce que finance ce crédit : jets, yachts, résidences

Concrètement, ces emprunts financent un train de vie qui, lui, est parfaitement réel et mesurable. Une étude portant sur cinquante des plus grandes fortunes mondiales, relayée par Oxfam, a suivi leurs déplacements en jet privé sur une année : en moyenne 184 vols et 425 heures de vol par personne, pour une empreinte carbone équivalente à ce qu’une personne moyenne émettrait en 300 ans. Sur la même période, leurs yachts auraient à eux seuls généré une empreinte équivalente à 860 années d’émissions d’une personne moyenne — un yacht de cette catégorie émettant, en moyenne annuelle, environ 5 672 tonnes de CO₂, soit plus de trois fois l’empreinte d’un jet privé.

Ces chiffres s’inscrivent dans une tendance plus large : selon Greenpeace, le nombre de vols en jet privé en Europe a fortement augmenté entre 2020 et 2022, avec des émissions progressant plus vite encore que le nombre de vols. Un vol moyen en jet privé européen émettait, en 2022, environ 5,9 tonnes de CO₂ — l’équivalent de 23 000 kilomètres parcourus en voiture thermique.

Mais l’élément le plus frappant, mis en évidence par Oxfam, est ailleurs : l’empreinte carbone directement liée au train de vie (jets, yachts, résidences) des grandes fortunes reste, en réalité, marginale comparée à celle de leurs investissements. En moyenne, un investisseur milliardaire génère environ 1,9 million de tonnes de CO₂ par an via son portefeuille d’entreprises — soit, selon les estimations d’Oxfam portant sur cet échantillon de cinquante fortunes, environ 340 fois plus que l’ensemble de leurs émissions combinées liées aux jets et aux yachts. Près de 60 % des investissements des milliardaires étudiés se concentrent dans des secteurs à fort impact climatique — énergies fossiles, industries extractives —, avec une intensité carbone environ 2,5 fois supérieure à celle d’un portefeuille moyen.

Autrement dit : le train de vie visible et souvent dénoncé (jet, yacht) n’est que la partie émergée. L’essentiel de l’empreinte carbone associée à une très grande fortune ne vient pas de sa dépense, mais du simple fait qu’elle reste investie dans des entreprises qui, elles, émettent. Précision utile : nous n’avons trouvé aucune donnée fiable chiffrant l’empreinte carbone « si la fortune totale était dépensée » — scénario de toute façon irréaliste vu l’illiquidité évoquée plus haut. La comparaison solide, documentée par Oxfam, reste celle entre consommation personnelle et détention de capital.

Des inégalités carbone du même ordre que les inégalités de richesse

Les travaux du World Inequality Lab, portés notamment par l’économiste Lucas Chancel, permettent de replacer ces cas individuels dans une perspective globale. Selon le Climate Inequality Report 2025, le 1 % le plus riche de la planète représente environ 15 % des émissions mondiales liées à la consommation courante — mais jusqu’à 41 % des émissions mondiales associées à la propriété de capital privé (participations dans des entreprises, portefeuilles d’actions). L’écart entre ces deux chiffres illustre exactement le mécanisme décrit plus haut : ce n’est pas tant ce que les ultra-riches consomment personnellement qui pèse sur le climat, mais ce que possèdent, et donc financent, leurs capitaux.

Oxfam aboutit à des constats convergents à une échelle plus fine. Selon ses estimations, une personne appartenant au 0,1 % le plus riche de la planète émet en moyenne plus de 800 kg de CO₂ par jour, contre environ 2 kg par jour pour une personne des 50 % les plus pauvres — c’est-à-dire qu’elle émet en une seule journée ce que cette dernière émet en une année entière. Oxfam calcule également que le 1 % le plus riche épuise sa part individuelle du budget carbone mondial annuel en un peu plus de dix jours, tandis qu’il faudrait environ 1 022 jours — près de trois ans — à une personne de la moitié la plus pauvre de l’humanité pour épuiser la sienne.

À l’échelle française, Oxfam France indique que le 0,1 % le plus riche du pays émet environ 40 fois plus de CO₂ que les 50 % les plus modestes — soit, là aussi, l’équivalent d’une année entière d’émissions en une dizaine de jours. Sur la décennie 2012-2022, les émissions liées à la consommation du 0,1 % le plus riche ont progressé d’environ 11 %, tandis que celles des 50 % les plus modestes ont reculé d’environ 17 % — deux trajectoires strictement opposées.

Implications : un impôt qui ne suit pas la richesse réelle

Ce dossier met en lumière une incohérence structurelle : les systèmes fiscaux, construits pour taxer des revenus réalisés, peinent à saisir une richesse qui croît sans jamais se matérialiser en liquidités — jusqu’à ce qu’elle finance, via l’emprunt, une consommation bien réelle et carbonée. Plusieurs pistes sont aujourd’hui débattues par les économistes et par des organisations comme Oxfam : taxation des plus-values latentes au-delà d’un certain seuil de patrimoine, encadrement des prêts gagés sur titres, taxes ciblées sur les usages les plus carbonés (jets privés, yachts), ou impôt minimal international sur la fortune des ultra-riches — piste évoquée dans les discussions du G20 ces dernières années.

De l’avis de l’auteur, le débat public se concentre souvent, de façon compréhensible mais partielle, sur le symbole du jet privé ou du yacht — visible, choquant, facile à chiffrer. Cette focalisation risque de masquer l’essentiel : l’empreinte carbone liée aux investissements des ultra-riches dépasserait de très loin celle de leur consommation personnelle directe. Une politique climatique cohérente devrait donc s’intéresser tout autant, sinon davantage, à la composition des portefeuilles qu’aux jets et aux yachts — ce qui suppose une transparence sur les investissements que la plupart des juridictions n’exigent pas aujourd’hui.


Sources

  • ProPublica (juin 2021) — The Secret IRS Files: Trove of Never-Before-Seen Records Reveal How the Wealthiest Avoid Income Tax
  • Oxfam International — Billionaires emit more carbon pollution in 90 minutes than the average person does in a lifetime
  • Oxfam France — Le pillage climatique des ultra-riches (rapport)
  • World Inequality Lab — Climate Inequality Report 2025 (Lucas Chancel et al.)
  • Greenpeace EU Unit — European private jet pollution doubled in one year